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Let Them Eat Lead

www.letthemeatlead.com/article.php?a=archives/issue9/thesailors.htm

Digit Magazine

On les a d’abord pris pour des branleurs marrants et obsédés. Logique, avec un premier album titré Violent Masturbation Blues, une tête de chimpanzé, clope au bec et calot de marin vissé sur le crâne en guise de logo, et des textes porno gay trash entre Turbonegro et GG Allin (“Je cogne ton cul avec le poing de ma bite...”, désolé pour les âmes sensibles). Le tout sur du garage punk R&B rugueux à la Oblivians, parsemé de country, d’un chant de marins et autres pochades éthyliques. Et déjà un goût pour les choeurs de castrats, les breaks batterie/vocaux, les lignes de guitare furieusement entremêlées, et les accalmies qui précèdent les déluges sonores. Un bon moment de rigolade en tout cas, mais pas forcément de quoi chambouler la scène de Melbourne.
Hector (Daniel Dempster, batterie/vocaux), Viktor (Dave Archdall, guitare/ vocaux) et Vernon (guitare/ vocaux), devenus les pro-tégés de Rich, le bassiste des ONYAS et grand manitou du label Dropkick, prouvaient avec l’album suivant, Turn The Other Cheek, qu’ils tenaient bon la barre. Un tube d’entrée : “YCMA”, aux textes à faire rougir les Village People (voir encadré), puis une enfilade de perles R&B tendues, du groove bizarroïde, une adaptation crétine et poilante de la “Cucaracha”, un coup de country, et une novelty song épique pour conclure. Un joyeux bordel, pas seulement drôle, mais aussi intense et prenant. Un meilleur son et l’ajout de l’organiste Geronimo (Matt Heydon, ex-Cow Penalty) élargissaient leurs horizons.

Le mini album Failure Depression Suicide déboulait dans la foulée comme une confirmation. Huit titres éclectiques et bario-lés : “Abattoir Blues”, sorte de croisement Velvet/Died Pretty, “Girls That Look like Boys They Are The Shit”, vibrant hommage groove à Moe Tucker et toutes les filles androgynes, “Good Karma’s Coming My Way”, un trip hypnotique et saisissant, “Slut For The Booze”, du bon vieux rock’n’roll débraillé à la Stones/Faces, ou encore une cover de “Pop Corn” ! Celui de Hot Butter en 72, l’année de gloire du synthétiseur Moog... Tu du du du du du du... L’archétype de la scie lénifiante et obsédante, magnifiée par un orgue sautillant, des harpèges délicats, des giclées de guitare, sur un beat limite électro. Wow ! De quoi les porter au pinacle ou les enterrer définitivement. Des malins finalement, des provocateurs qui aiment prendre des risques et créent un univers iconoclaste qui trouve sa cohérence dans l’ironie agressive des textes outrancièrement gays ou carrément trash. Gimmick ou militantisme débridé ? Des phénomènes en tout cas... Là-bas on les a surnommés “The Screaming Queens of Gigolo” !

D’où nos mines réjouies en apprenant qu’ils débarquaient en ville au Ramier en compagnie des Bellrays et de nos héros locaux, le Jerry Spider Gang. En déboulant dans le dancing rétro qui se transforme à l’occasion en club rock, je croise Tony Fate des Bellrays. Il s’esclaffe devant les statues kitsh et l’énorme boule disco qui pend au plafond, d’autant qu’ils sont arrivés l’après-midi alors que le balloche battait son plein. Il se marre derechef quand je l’interroge sur les Sailors. “Hier soir, ils ont ouvert le concert avec “Pop Corn”, tu le crois ?!!”. Jostone, le fidèle driver et soundman des Californiens, attaque les réglages de la sono en envoyant du mambo à tout va. Visiblement le DJ du thé dansant de l’après-midi n’a pas viré son matos. Les Sailors descendent de leur van l’air hagard peu de temps après. Ils reprennent vie et s’agitent sur les exotiques chansonnettes que déverse la sono. Hector et Viktor se dévouent pour l’interview. On cherche un coin à l’abri des vociférations de Lisa Kekaula, la chanteuse des Bellrays, qui vient de démarrer la balance avec une belle détermination. Finalement, on se réfugie à l’extérieur, et on commence à évoquer la tournée en cours, leur première hors d’Australie.

Hector : On a d’abord passé cinq semaines aux Etats-Unis, ensuite on a débarqué en Europe, une semaine en Espagne, une en Allemagne, aux Pays-Bas, et maintenant la France.

D.I : Cinq semaines, c’était une grosse tournée US...
Viktor : Ouais, vingt-sept shows... Pratiquement tous les soirs. Ça s’est super bien passé...
H. : C’était bizarre parce que certains soirs on jouait devant vingt personnes et le lendemain devant deux cents. C’était pas très régulier. Mais même quand ils n’étaient que vingt, ils se donnaient à fond... L’hospitalité... On a rencontré des gens très généreux. Je pensais que ce serait plus dur.
V. : Ouais, cette idée que là-bas quelqu’un trouverait toujours le moyen de nous arnaquer, c’est ce que je pensais en entendant des groupes plus gros que nous en parler. Mais à notre niveau, les gens ont été très généreux et incroyablement accueillants, et si heureux pour nous d’être dans leur pays. Ils nous l’ont montré de bien des façons.

CATS, NOT PUSSIES
D.I : Votre première impression sur la vieille Europe ?
H. : Bonne bouffe, des gens bien... Les filles sont horribles toutefois... Il n’y a pas de filles attirantes ici...

D.I : Nulle part ???
H. (hilare) : Non !

D.I : Vous êtes sûrs que vous avez bien ouvert les yeux ?
V. : Et je pense que tous les mecs en Europe sont des tantes. Il se dégage une force étrange ici...
H. : Ne t’inquiète pas, on est du genre sarcastique. Non, tout va bien, tout le monde est accueillant, on s’occupe de nous. Un peu trop parfois, il faut faire gaffe...

D.I : Ah bon, et ça se passe bien avec les Bellrays ?
H. : On a joué cinq dates avec eux. C’est une chance de tourner avec les Bellrays, ils sont super et ça nous donne l’occasion de jouer dans des grandes salles devant pas mal de monde... On a un peu la trouille que les gens ne viennent que pour les voir.
V. : J’ai surtout la trouille qu’on soit si bon que la prochaine fois ils soient obligés de faire notre première partie, et que ça les rende furieux. Ce sont de chouettes personnes, on n’a pas envie de les foutre en boule.
H. : Pour l’instant c’est super, le public est super, ils achètent du merchandising et on a du fric pour se payer un petit déjeuner le matin, donc tout va bien.

D.I : Comment est né le groupe ? On a lu que certains Sailors avaient joué avec des mecs de Rocket Science avant...
V. : Oui, on a eu un groupe appelé The Martians avec Roman de Rocket Science pendant environ cinq ans à Melbourne. C’était un trio (un single, “We Three Assholes” et un CD - Dislocate My Hip sur Dr Jim’s/Shock en 96/97 -nda-). On a ensuite rencontré Vernon, on s’appelait les Creeps à l’époque (Hector et Viktor ont aussi sévi en duo sous le nom de Slaves Of The Avaricious ou The Romans -nda-). On jouait de temps en temps ensemble, et on écrivait les chansons les plus choquantes auxquelles on pouvait penser. Pour emmerder les gens. Et ça a eu l’effet opposé, tout le monde adorait. On a arrêté les Martians et on est devenu les Sailors.
H. : On était arrivé au bout. On ne se voyait plus qu’aux concerts. Enfin Dave et moi, on traînait toujours ensemble, on est demi-frères donc on se voyait de toute façon. On ne s’est pas caché le fait que notre amitié n’était plus aussi forte avec Ramon. Ce n’était plus qu’une histoire de musique, de business presque. On a splitté, on a formé les Sailors et Ramon a fondé Rocket Science. Et bien sûr on a un incroyable succès, alors que Rocket Science lutte misérablement pour survivre.

D.I : Sur le premier album vous aviez un line-up "deux guitares/batterie", tous les trois aux vocaux... Des influences black... On a tout de suite pensé aux Oblivians...
V. : On ne les avait jamais vraiment écoutés à ce moment-là. Pareil pour Turbonegro. On n’en avait jamais entendu parler à l’époque du premier single. Les gens nous disaient tout le temps qu’on devait vachement écouter Turbonegro. Et on se disait c’est quoi ce groupe ? Quand on les a découverts on s’est dit merde ! C’était une totale coïncidence pour nous...

D.I : Turbonegro, c’est plutôt pour les paroles...
V. : Oui, oui, bien sûr. Quant aux Oblivians, on a été souvent comparés à eux, et pour nous c’est un compliment.
H. : Sur la tournée, on a souvent vu sur les affiches des Sailors des références aux Oblivians, c’est un grand honneur pour nous. C’est un groupe sur lequel on est tous d’accord, incroyablement bon. On a eu la chance de les rencontrer sur la tournée aux States, on a fait la bringue avec eux, on a dormi chez Jack.
V. : Je lui ai sifflé sa réserve de vodka.
H. : Mais c’est tous des tantes...
V. : Ouais, on s’est mis trois couches de sous-vêtements...
H. : On avait un peu peur que Jack nous viole.

D.I : Décidément, les “tantes” c’est une obsession !
V. : Aah ? Non, non... Pas du tout...
H. : D’où tires-tu une idée pareille ?
V. : Je suis obsédé par la bière en vérité. Qu’est-ce qui t’obsède Hector ?
H. : Beaucoup de choses. Trop pour toutes les mentionner. En premier lieu, probablement les chats. J’adore les chats.
V. : Mais pas les chattes, mumh ?
H. : Non, les chats.

D.I : Vous aviez des influences précises au début ?
H. : Non, on a joué et c’est ce qui est sorti. On écrit des morceaux tous les trois. Vernon et David en composent une grande partie mais j’en écris aussi quelques-uns. On arrive en répét’ avec nos chansons. Quand on picole ensemble tous les trois ou quand on fait la fête, il se passe toujours des choses marrantes, l’un de nous s’en rappelle et déboule avec un morceau la répétition d’après. Et on est là : “Hein ? Mais de quoi tu parles ?!” On ne se retrouve pas en répét’ en se disant qu’on doit écrire des nouveaux morceaux, et ensuite on s’assoit et on écrit. Ça ne se passe pas comme ça.
V. : Et je pense que le truc le plus controversé concernant le groupe c'est notre sens de l’absurdité et de la folie, le fait de transcender les normes, de les inverser, et d’y parvenir par l’absurde et la folie... on essaie de faire ça. Et certains peuvent lire nos paroles au premier degré et dire qu'on est raciste, homophobe et sexiste. Mais si tu piges ce qui est derrière, tu réalises que c’est une tentative pour passer par dessus tout ça et démontrer combien ces concepts sont stupides, et combien ceux qui y adhèrent sont bornés. On s’amuse vraiment et je pense que ce que l’on fait est salutaire.
H. : Et deux d’entre nous sont gays.

D.I : Ça vous exonère au moins des accusations d’homophobie... Mais vous avez eu des problèmes à cause de vos paroles ?
V. : Non, non pas vraiment. Les radios associatives à Melbourne ont été super. Ce sont des “organisations gauchistes”, tu vois... Beaucoup de gays et de lesbiennes sont fans, toute sorte de gens, beaucoup de filles viennent voir nos shows. Les seuls problèmes qu’on ait eus viennent des hommes homophobes, et ça n’arrive que rarement.
H. : Et je n’ai pas envie que ces mecs-là achètent nos disques de toute façon.
V. : Ils ne peuvent pas ! Il y a des photos de ces mecs dans les magasins de disques.

D.I : Pardon ?
V. : Il existe une grosse base de données sur les homophobes. Leurs photos apparaissent quand ils scannent le code barre des CDs et ils ne sont pas autorisés à les acheter... (Renseignements pris, il existe bien une base de données qui recense les agressions homophobes, apparemment nombreuses au pays de Crocodile Dundee, mais je doute que ses applications pratiques soient aussi spectaculaires ! -nda-)

D.I : Et vos morceaux passent sur les radios nationales ?
V. : Il y a un réseau national appelé ABC, l’équivalent de la BBC anglaise, qui dépend d’un département gouvernemental, et ils ont une sorte de chaîne pour les jeunes, Triple J... Un ou deux des DJ's aiment vraiment ce qu’on fait, ils bossent aussi à la radio, mais ils ne passent pas notre musique, leur boss ne le permettrait pas. Ils nous interviewent, ils parlent de nous mais...
H. : Parfois ils passent un ou deux morceaux, les plus inoffensifs. On ne peut pas appeler ça de la censure, mais... ce serait bien qu’ils passent les plus trash, mais on ne peut pas y faire grand-chose. On ne changera pas pour autant. That’s Rock’n’Roll !
V. : Les Martians n’ont jamais été aussi connus que les Sailors, on avait une petite notoriété mais... Quand on joue depuis si longtemps, c’est dur de retourner sa veste, on reste sur notre route. Pour moi c’est une question d’expression avant tout.

YCMA
YCMA
I'm scared of pussy,
And I'm scared of ass,
But I got a solution,
Your Cocks My Ass!

I got a big boner,
But I'm afraid of it,
So why don't we use yours,
In the place I shit!

lyrics copyright D.Archdall/Sailors


D.I : Vos trois disques sont sur Dropkick...
V. : Oui, Rich est un vieil ami...
D.I : Il nous a dit que vous étiez son groupe préféré du moment...
V. : Il ne nous l’a pas dit à nous...
H. : Il ne peut pas, il perdrait son “cool” !
V. : Il sait qu’on deviendrait incontrôlable et qu’on l’utiliserait contre lui tout le temps !
H. : Ah ouais, on est ton groupe préféré ? Fais tomber la thune alors !

D.I : Les ONYAS jouent toujours ?
V. : Oh, occasionnellement, très rarement...
H. : Vraiment pas très souvent... Ils jouent tous dans d’autres groupes plus actifs. Rich a été malade et il a plus ou moins arrêté la musique ces derniers temps.
V. : Il a ralenti sur la musique et il a décidé de consacrer plus de temps au label. Et c’est un sacré boulot. C’est très noble et honorable de sa part en tant que musicien de laisser ça de côté et de travailler pour notre groupe autant qu’il aurait pu le faire pour le sien. étant juste un musicien qui veut exprimer son propre truc, je me sens honoré qu’il ait fait ça.

D.I : Votre son a évolué depuis le premier album, comment vous voyez ça ?
V. : Oui, le sens de l’absurdité et de la folie dont on parlait tout à l’heure est toujours là. En choisissant de reprendre "Pop Corn" par exemple. On essaie de cultiver le même sens de l’humour... Pour ce qui est de l’évolution du son, c’est quelque chose que tu ne peux éviter...
H. : Si tu joues souvent ensemble, et on joue beaucoup en Australie, tu deviens plus carré, tu améliores ta musique que tu le veuilles ou non. C’est comme ça, et c’est plutôt une bonne chose. Je ne veux pas sortir trois albums qui sonnent exactement pareil, ce serait gonflant pour nous.
V. : Et on avait décidé de voir ce que ça donnerait de sortir un disque bien léché. Et le troisième, le mini-album Failure Depression Suicide est probablement aussi bien léché qu’on puisse l’être.
H. : On veut probablement aller encore plus loin. Mais je suppose que ce sera encore différent. Mais ça n’a pas vraiment été une décision délibérée de faire des morceaux plus léchés si tu veux, ou différents. On arrive en répétition, j’ai écrit ce morceau, tu as écrit ce morceau, ouais cool, on va les jouer...
V. : Pour le deuxième album, j’étais parti vivre à l’étranger, je suis revenu et on a commencé à enregistrer. C’était la première fois que je jouais “Russian Oil Tanker Blues”, c’était la première fois que je jouais “Secret Men’s Business”, c’était la première fois que les gars entendaient “Your Cocks My Ass”. On a juste mis le truc en place, et ces enregistrements c’est nous en train de découvrir les morceaux en essayant de se montrer les uns les autres comment les jouer. Quand l’enregistrement s’est achevé, j’ai regardé ça et je me suis dit c’est un paquet schizophrénique de chansons qui n’ont aucun sens global ni aucune sorte de relation, ça part dans tous les sens ! Et avec le séquençage, ça tient debout et ça raconte une histoire d’une certaine façon, je ne sais pas comment c’est arrivé, c’est de la chance je suppose ! C’est assez difficile à décrire.

D.I : Vous enregistrez live en studio ?
H. : Oui, et on rajoute les vocaux, et quelques solos par-ci par-là. On ne peut tout simplement pas enregistrer séparément. On enregistre toujours dans des petites pièces, on est proche les uns des autres. Quand on est séparé, et qu’on ne voit pas les autres jouer, on n’y arrive pas, c’est trop dur...
V. : C’est aussi trop dur d’avoir du fun en répétant exactement la même partie de guitare...
H. : Ça ne paraît sans doute pas très professionnel, mais on est comme ça, on a toujours fait comme ça.

COP PORN
D.I : Pour en revenir à “Pop Corn”, c’est peut-être une manifestation de votre sens de l’absurde, mais vous en faites une version incroyable et, euh... intense...
V. : Ouais, quelque part on en a fait un morceau garage rock aussi. C’est plutôt étrange qu’une telle chose se soit passée...
H. : Oui, on essaie de toujours y mettre toutes nos tripes, c’est comme ça qu’on le sent, on est suffisamment passionnés pour ça. Particulièrement en concert... parce que tu ne peux pas être grandiose tous les soirs, quelqu’un peut être trop bourré, ou fatigué, ou ça ne tourne pas rond... Mais, c’est ma vie, tu vois, on joue comme si notre vie en dépendait chaque soir. Si je vais voir un groupe et que je paye pour ça, et que j’aime ce groupe, j’ai envie d’être impressionné, j’ai envie de me perdre dans la musique... J’espère qu’on produit cet effet pour certaines personnes dans le public.

D.I : C’était une idée de votre organiste cette reprise ?
V. : Non, c’était une idée de Vernon et moi. On était tous les deux obsédés séparément par cette chanson depuis très longtemps. Et quand Matt est arrivé -Géronimo, l’organiste- on pouvait lui demander n’importe quoi... Hey, ce morceau là... Il y réfléchissait deux minutes et il commençait à le jouer. C’était l’occasion de reprendre “Pop Corn”, j’aurais été incapable de jouer ça à la guitare. C’est un incroyable musicien, vraiment brillant.

D.I : Vous avez déjà entendu la version du groupe français Anarchic System ?
H. : Quelqu’un nous a montré le disque hier soir.
V. : Oui, quelqu’un m’a donné le 45 tours hier soir, je l’écouterai dès que je reviendrai en Australie.

D.I : La face B est une version chantée...
V. : Oui, y’a pas “ta bite dans mon cul” (en français dans le texte -nda-) ou quelque chose comme ça dans les paroles ?

D.I : Euh... Je me souviens de quelque chose comme “J’ai du popcorn dans les oreilles” ! J’ai tellement écouté le disque quand j’étais petit que le vinyle s’est fendu en deux ! (Chacun ses perversions ! -nda-)
H. : Wow ! Tu as dû être surpris en entendant notre version !

D.I : J’ai ressenti une grande émotion...
(hilarité genérale)

MELBOURNE BLUES
D.I : Bon, vous avez eu quelques invités sur votre deuxième album... Spencer P. Jones notamment...
V. : C’est vrai, on est tous de grands fans des Beasts Of Bourbon, et de ses trucs en solo. Depuis il a fait des shows incroyables avec tout un tas de différents line-ups. Dans son dernier groupe il a un quatuor de cuivres, et deux claviers, dont Geronimo. The Last Gap. On allait les voir religieusement. Il y a eu des changements de line-ups mais Matt a toujours été avec lui. Dès qu’on a enregistré on a fait passer une cassette à Spencer. Il a adoré le groupe et il était plus que ravi de venir nous aider. Que Spencer Jones veuille jouer avec nous, c’était un grand privilège, et pour rembourser notre dette, on lui a piqué son organiste !
H. : Tu oublies toujours de mentionner que j’ai joué dans le groupe de Spencer P. Jones pendant deux mois...
V. : Oh, désolé...
H. : Oui, en fait Matt et Spencer venaient parfois jouer avec nous live. Puis ils ont enregistré avec nous. Et Matt a joué avec nous de plus en plus, et au lieu d’être une sorte de musicien de sessions, il a dit qu’il voulait être dans le groupe. Il a quitté le groupe de Spencer pour être dans les Sailors. Pas très malin en terme d’orientation de carrière !

D.I : Comment est la vie à Melbourne ?
H. : Melbourne est un peu la capitale musicale de l’Australie. C’est là que tout se passe, c’est une ville super, beaucoup de groupes, beaucoup de bons groupes, beaucoup de groupes merdiques...
V. : Mais surtout beaucoup de groupes.
H. : Beaucoup de groupes, tu peux sortir tous les soirs, et il y aura cinq concerts différents.

D.I : Des jolies filles ? Pas trop de tantes ?
H. : Ah, ah ! Y'en a, y'en a... Juste le chouette mélange, un bon équilibre.
V. : Il y a suffisamment de gays pour qu’on ait beaucoup de filles à Melbourne, mais il n’y en a pas assez pour qu’on se sente à l’aise en se promenant dans les rues. Tu n’es pas toujours en sécurité.

D.I : Des nouveaux groupes australiens à recommander ?
V. : Il y a un DJ hardcore du nom de Tokada (?). Il est bon, il est marrant, il a un grand sens de l’humour, il mixe différents styles de musique.
H. : Il travaille sur des remix de quelques morceaux à nous en ce moment.
V. : Il est très contestataire avec un grand sens de l’humour absurde, il est vraiment drôle.
H. : Il y a un groupe de filles, The Spazzies, vous en avez peut-être entendu parler, tout le monde essaie de les signer en ce moment. Des filles jeunes, un très bon groupe.
V. : Tree Tops, ils jouent une sorte de pop à la Byrds, Big Star. Complètement différent de notre musique. De grands musiciens... C’est toujours pareil, si le groupe est bon, peu importe le style. Ils jouent dans un style qui d’habitude ne me branche pas trop, mais ils le font si bien... C’est si réel...
H. : On ne manque jamais de bons groupes à voir...

FUCK NEW ROCK !
D.I : Qu’est-ce que vous écoutez dans le van sur cette tournée ?
V. : Notre van a été forcé à Amsterdam, on a perdu nos CD et le lecteur. Mais on écoute souvent le Velvet Underground, c’est agréable pour conduire... Les Beatles... On écoutait les Oblivians avant ce problème, de la musique country...
H. : Parfois, la dernière chose que tu as envie de faire quand tu rentres dans le bus, c’est d’écouter du rock’n’roll. Tu préfères autre chose...
V. : L’album des Reigning Sounds, il est fantastique, on est de grands fans...
H. : Alors on discute, ou on dort...
V. : Dans le van, tu es souvent si épuisé que c’est ta seule chance de dormir. C’est un joli tableau de nous voir dans un état d’épuisement total essayant de dormir.

D.I : Et le “New Rock”, qu’est-ce que ça a donné en Australie ?
V. : On a juste été ignoré, j’en ai rien à foutre, fuck it ! C’est juste une question de mode, les groupes ont des bonnes gueules, des kids avec des jolies fringues, il ne s’agit pas forcément de musique...
H. : Il s’agit d’avoir un look cool. Mais si une major arrivait pour nous signer, on leur prendrait le pognon avant de s’enfuir.

D.I : Il y a quelques bons groupes dans le lot...
V. : Les White Stripes bien sûr...
H. : En fait on a eu un day-off à Chicago, on a été invités à un concert des Kings Of Leon et j’ai bien aimé, c’était un bon show. Ils ne font que rejouer leurs disques, mais bon...
V. : Et c’est bien que des groupes comme Turbonegro vendent beaucoup de disques, ils abattent des barrières et rendent notre job plus facile. Mais de façon générale, c’est juste une histoire de mode.

D.I : Vous avez entendu la version de “Fuck The World” de Turbonegro sans les “fuck” du refrain ?
H. : Oh, ils ont fait ça ? Pour la radio ? C’est un peu décevant... Remarque c’est probablement un gag, on ne sait jamais avec ces mecs-là. Mais je suis sûr que si quelqu’un nous offrait suffisamment d’argent, on se vendrait sur le champ...
V. : On ferait ça ?

D.I : Il n’y aura plus beaucoup de vocaux dans vos morceaux si vous supprimez tous les gros mots !
H. : Yeah ! Ce ne serait pas très excitant !

D.I : Qu’est-ce que vous faites d’autre à part la musique ?
V. : Je parle le chinois. Je lis, j’écris et je parle chinois. J’ai habité à Taïwan, je ne m’en sortais pas trop bien, j’étais trop occupé à picoler...
H. : Je peins, mais j’ai du mal à trouver le temps pour ça. Je suis aussi dans une troupe de breakdance. On ne tourne que de temps en temps, on est tous très occupés. Parfois je fais des concerts breakdance, c’est marrant, complètement différent...

D.I : Tu nous fait une démonstration ce soir ?
H. : Hé, hé, peut-être, si vous avez de la chance !

JAHOOBIES AND KATANGAS
D.I : Les projets du groupe ?
H. : On doit rentrer à la maison et enregistrer dans la foulée. On a chopé un ou deux deals pour des singles, sur la route pendant la tournée. Un label de New York nous a proposé de faire un disque, peut-être un contrat, on va voir.
V. : On va aussi enregistrer une chanson pour un tribut aux Hoodoo Gurus qui va sortir en Australie. Et on veut faire un nouvel album dès que possible. On a aussi enregistré pas mal de concerts, on va plonger dans les cassettes et voir s’il y a assez de bons morceaux pour un live.

D.I : Au fait ce morceau live, “Jahoobies And Katangas”...
H. : Oui, sur la compilation des ONYAS...

D.I (très Inspecteur Columbo) : Je me demandais, c’est quoi les jahoobies et les katangas ?
H. : “Jahoobies” ça veut dire nichons, et “Katangas” c’est les couilles.

D.I : D’accord, de la pure poésie donc !
H. : Hé, hé, de la poésie oui. On a mis très longtemps à l’écrire celle-là.

D.I : Question rituelle : un livre, un disque, un film à recommander ?
V. : Oh, il y en a trop. Je dirais Flow My Tears The Policeman Said de Philip K. Dick.
H. : En ce moment je lis In Cold Blood de Truman Capote.
V. : Geronimo est en train de lire Prawwst, Remembrance of Things Past... (il insiste devant mon air ahuri) Proowst ? Praawwwst ? P.R.O.U.S.T ?

D.I : Houla, Proust, d’accord... A La Recherche Du Temps Perdu...
V. : On lit beaucoup de Science Fiction, beaucoup de trucs...

D.I : Et les films ?
H. (l’air amusé) : Revenge Of The Nerds, classique du film noir, américain, années 80.
V. (l’air très sérieux) : Tomb Raider.

D.I : Dernier disque acheté ?
H. : Des démos de Minor Threat. J’ai acheté ça sur la route.
V. : Le dernier très bon disque que j’ai acheté était dû à Pita, sur le label Migo, ça vient de quelque part en Europe et c’est de la musique électronique. Le troisième morceau est une des pièces de musique les plus incroyables que j’aie entendues depuis longtemps. C’est un sommet de distorsion digitale.

D.I : On sent un peu cette influence électro sur “Pop Corn” par exemple, le beat de batterie...
H. : C’est vrai.
V. : On aime bien certains groupes électroniques. En les écoutant on ressent la même chose qu’en écoutant le Velvet Underground dans leurs moments les plus noisy. Ou John Coltrane jouant “Ascension”. C’est le même genre d’idée, la folie par la saturation des sens... Les mecs qui font ça en électro, ça me tue chaque fois que je les entends...

D.I : Le côté hypnotique...
V. : Oui, incroyablement hypnotique, c’est comme du My Bloody Valentine en électro...

D.I : Un dernier mot pour vos fans ? Vous devez en avoir quelques-uns en Europe...
V. : Oui, on a été très étonné. En Amérique, il y avait à la plupart des concerts deux ou trois personnes qui avaient acheté nos disques en import. Mais en Europe on dirait qu’il y en a beaucoup plus, ils sont très enthousiastes, on est très bien reçu... Je crois que je vais venir habiter ici.
H. : Oui, merci à tous en tout cas, on passe du bon temps ici en France, on espère vous revoir l’année prochaine.

Ce soir-là, ils ouvrent le bal avec “Abattoir Blues”, puis alternent les brulôts R&B (“Trim The Bush”, “Turkey Slap Blues”, “Dr Creep”, “Bawdy House Blues” où les trois chanteurs s’égosillent de concert dans un final tétanisant), et les titres hypnotiques et intenses comme “Good Karma...” ou “Penis Colada” (“Notre boisson préférée”). Hector est du genre survolté sur scène, il cogne comme un furieux et crache ses textes avec une rage impressionnante. Vernon a un sourire inquiétant de maniaque imbibé. Il se lance dans des duels de guitare saignants avec Viktor qui se dandine et ondule en roulant les mécaniques. Imprévisible, ce dernier pique des sprints soudains, manque se casser la gueule, et balance une canette à moitié pleine dans le public au ras des têtes dès le troisième morceau. Elle s’écrase sur mon tee-shirt Bellrays. Après avoir songé à la lui renvoyer gentiment dans la tronche, je la finis, histoire de me dédommager et de garder un semblant de dignité. Geronimo, lui, est aussi impassible que son homonyme le chef indien. Il quitte son orgue de temps en temps pour arpenter la scène en agitant un tambourin d’un air absent.
Quand l’intro de “Pop Corn” retentit, quelques cris moqueurs s’élèvent dans un public qui semble osciller entre amusement et stupeur. Hector abandonne l’idée d’une démonstration de breakdance, mais échange son instrument avec Vernon, histoire de parfaire la similitude avec les Oblivians. Ils terminent par une belle version de “For The Love Of Ivy” du Gun Club et “YCMA”, introduit en français par un tonitruant “Vos bites mon cul !” et repris en choeur par une poignée de supporters aux anges. Un dernier clin d’oeil avec le riff final de “Roadrunner” des Modern Lovers en guise de salut, et ils laissent la place au Jerry Spider Gang, en terrain conquis et en grande forme, puis aux Bellrays qui eux alterneront leurs irrésistibles hymnes punk’n’soul avec des délires free jazz, une caractéristique de leur son qu’on n’apprécie qu’à petites doses.
Le show terminé, les rock’n’roll addicts de la ville font la fine bouche devant la prestation des Australiens : des branleurs, des frimeurs, trop éclectiques, trop mous (gasp !). Peu de monde pour relever l’humour mordant des gugusses, ou la rare intensité de leur mur du son quand ils se lâchent. Conclusion, c’est pas gagné pour les Sailors par chez nous. Pourtant on a confiance. Les voies des dieux rock’n’roll sont impénétrables, mais ce n’est pas ça qui va les arrêter.

Sylvain Coulon Dig it - digitfanzine